La langue des «djeuns»
Katia Chapoutier collaboration spéciale, La Presse
Paris
Petit lexique
**«C'te gazelle, je la kiffe grave, c'est une Mururoa de la muerte!»
Qu'est-ce que ça veut dire? C'est tout simplement une déclaration d'amour:
«Cette fille, elle est sublime, j'en suis fou!»
Si, si, c'est vrai..
Drôle et imagé, voici le langage des cités, qui séduit de plus
en plus de Français... Certains l'appellent le «langage des lascars», d'autres
l'«argot des cités» ou encore la langue des «djeuns». C'est, en tout cas,
un langage crypté créé par les jeunes des cités comme signe de reconnaissance.
D'origines et de cultures différentes, ils ont imaginé une «interlangue»,
mélange de français et de leur multiples dialectes.
Des lascars aux BCBG
Jean-Pierre Goudaillier, directeur du département linguistique de la Sorbonne,
a été le premier à se pencher sur le phénomène. Il en a fait un livre, Comment
tu tchatches! (Éditions Maisonneuve et Larose).
Véritable dictionnaire du français contemporain des cités,
il décortique et analyse l'origine de ces déviances linguistiques.
Le langage des lascars est un savant cocktail dont l'étude est tout aussi
passionnante que surprenante. Le verlan (parler à l'envers) se mélange
à l'argot et au jargon techno. Le tout saupoudré d'expressions
des communautés venues s'installer en France.
Et pour pimenter le tout, les jeunes jouent avec les syllabes, raccourcissent les mots, les mélangent ou créent de nouvelles images où se mêlent poésie et humour. Ainsi, pour Momo, jeune homme de 25 ans, le bristol d'invitation à la prochaine soirée se transforme:
«Samedi, mes renps y vont se faire zébron, je fais la teuf de ma life avec des tonnes de raclis. Ramène-toi je te slide un texto pour le renc!»
En résumé, il profite des vacances de ses parents pour vous
assurer une fête inoubliable, avec de nombreuses filles et l'adresse suivra
par message téléphonique. Facile, non?
Marine, de Marseille, «chez nous, un beau mec, c'est un
mia, mais à Trappes, en banlieue parisienne, on l'appelle un gosbo!»
Selon Jean-Pierre Goudaillier (sociolinguiste), le niveau social a une influence
capitale sur le vocabulaire utilisé: «Au bas de l'échelle de la créativité
lexicale, on a les «Marie-Chantal», des BCBG qui vouvoient
encore leurs parents.
Puis on a les Ophélie Winter, qui s'approprient une langue siliconée.
Ensuite viennent les «bobos», jeunes français qui ne vivent pas dans
les cités mais qui utilisent une partie seulement de son vocabulaire, auxquels
ils mélangent leurs propres inventions. Enfin, la langue des «lascars»,
qui est une matrice en perpétuel renouvellement, et qui irrigue l'ensemble
de la génération.»
Ces jeunes-là ont pour but de rendre leurs conversations le plus opaques possible
afin d'assurer la cohérence du groupe. Parfois, certains de leurs mots sont
repris par le grand public. Les médias et la publicité se chargent alors de
les diffuser à grande échelle. Linda, jeune adolescente, s'emballe:
«Ce qui me fout le plus la haine, c'est quand je vois des pubs, c'est la tehon les expressions qu'ils utilisent. Ils prennent nos mots et ils les exploitent. L'autre fois, y avait une affiche qui disait «J'hallucine grave». C'est naze, moi je dis j'hallucine ou grave mais pas les deux ensemble!»
Les jeunes, du coup, imaginent d'autres mots et n'hésitent
pas à les «reverlaniser».
À titre d'exemple, l'évolution de l'expression «comme ça» est assez parlante.
Elle est rapidement devenue «comme aç», puis s'est transformée en «askeum»
pour terminer en «asmeuk»
Si les jeunes des cités sont réfractaires à l'exploitation de leur
langage par les médias, ils trouvent en revanche dans l'univers de la télévision
et de la publicité une source d'inspiration inépuisable. Ainsi l'expression
un «Jean-Édouard» désigne un blanc bourgeois. L'origine vient de l'émission
française de télé-réalité Loft Story, où l'un des participants (le fameux
Jean-Édouard) venait d'une famille particulièrement aisée.
Le langage des banlieues utilise des métaphores qui séduiraient, sans le moindre
doute, le poète Jacques Prévert. Ainsi, les «airbags» sont les attributs
féminins. En revanche, un «fax» est une jeune fille dépourvue de ces
fameux airbags. On ne parle plus de préservatifs mais de «cagoules».
Et si lors de votre voyage à Paris, mademoiselle, on vous traite de «Mururoa»,
prenez cela pour un compliment! En effet, les essais nucléaires français ont
eu lieu en Polynésie à proximité de Mururoa...Vous êtes donc tellement charmante
que vous êtes comparée à une bombe atomique qui dévaste tout sur son passage.
Qui a dit que les jeunes de banlieue étaient incultes?
Autres traces de culture: les expressions de vieux français. Ainsi, «maille»
est un mot datant du XIe siècle. À l'époque des Capétiens, il désignait un
demi-denier. Il est aujourd'hui le synonyme d'argent qui a détrôné le mot
«thune», beaucoup trop galvaudé. On parle aussi de «caillasse»,
«persil» ou encore «keuss» (verlan de sac)!
Les puristes s'inquiètent
On n'hésite pas à raccourcir les mots. Qu'ils soient en verlan ou non, on
se contente d'une seule syllabe, quitte à la doubler. Ainsi la «zonzon»
n'est autre que la prison, un «leurleur» est un contrôleur de transport
en commun. Et si on vous demande du «gengen», c'est qu'on est en train
de faire appel à votre générosité.
Mais certaines élaborations sont encore plus étonnantes. Ainsi un «kisdé»
désigne un policier. C'est tout simplement l'abréviation de l'expression «celui
qui se déguise», en référence à l'uniforme. Autre exemple, encore plus surprenant:
«barre-toi» (va-t'en) s'est verlanisé en «barre-oit», qui est
devenu au fil du temps «Barry White»! (Merci pour le dictionnaire,
M. Goudaillier!)
Comme on peut l'imaginer, les puristes s'inquiètent.
Cependant, certains écrivains s'enthousiasment pour
ce nouveau langage. Ainsi, Erik Orsenna, membre de l'Académie française, déclare:
«Je n'ai aucun problème avec ce phénomène. Cela a toujours été comme cela.
Même si la langue s'appauvrit un peu par manque de règles, c'est toujours
moins grave que le jargon technocratique que l'on jette à tout bout de champ.»
De plus, selon l'académicien, ces nouveautés ont le mérite de prouver que
le français est bien une langue vivante. Impression confirmée dans les dictionnaires.
En 1993, le Petit Robert intégrait l'expression «meuf» (femme en verlan)
puis
rajoutait «keuf» (flic) en 1995. L'année dernière, c'était «mortel»,
synonyme de «trop bien», qui était consacré.
Et tous les amoureux de la linguistique le savent: ces langages parallèles
ne sont pas nés de la dernière pluie! L'argot classique date du XVe siècle.
On en trouve les premières traces écrites dans Les Ballades de jargon, du
poète François Villon. Quant au verlan, que l'on a souvent associé
au chanteur français populaire Renaud (avec son album Laisse béton), il date
du XVIe siècle- il était à l'époque l'apanage de la pègre. Comme disait le
physicien: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.»