
l y a ceux qui le raillent, comme le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine: «Solaar,
la première fois que je l'ai rencontré, il rangeait ses affaires dans un sac
poubelle. Aujourd'hui, il fait pareil, mais ce n'est pas la même chose.» La
fine métaphore désigne la blonde Ophélie Winter, chanteuse, actrice, emblème du
show-biz parisien et fiancée du rappeur.
Il y a ceux qui puisent leurs munitions dans les propres textes du rappeur.
Ainsi «Les Inrockuptibles», jadis thuriféraires, désormais parmi le peloton
d'exécution: «Dans la famille Perec, il voulait Georges et il a pioché
Marijo. Pas glop. (...) Ne l'appelez plus Flaubert, mais MC Bouvard (...) Qui
sème du vent récolte un coup de pied au cul.»
Il y a enfin ceux qui ne
le reconnaissent plus, tel ce rappeur de la scène francophone: «Il s'est
trop détaché de la rue. Ses lyrics flottent, ils n'ont plus de base. Il ne
parle plus à ceux qui l'ont porté et la base l'a renié. Mais ce n'est pas la
popularité qui engendre ça. Regardez IAM. Ils vendent un maximum de disques,
drainent 6000 mômes à chaque concert, mais eux n'ont pas perdu leurs racines et
leur force.»
Cette année, Claude MC Solaar figure pour la troisième fois au programme du
Paléo Festival. Naguère, il y a régné seul, cool et majestueux. Aujourd'hui, il
est accompagné, sur la scène principale, des actuels maîtres du rap français,
IAM de Marseille. Ces derniers atteignent désormais les sommets avec une
crédibilité sans faille et un succès populaire. Plus de 800 000 acheteurs ont
fréquenté cette année leur «Ecole du micro d'argent». A l'inverse, Claude MC
Solaar semble coincé dans le mauvais ascenseur. De l'astre au quasi-désastre,
le voici désormais cave, relégué, ventes à l'avenant, presque infréquentable
dans ce milieu où l'on se montre volontiers hyène dès qu'un individu quitte le
troupeau.
Pour comprendre cette éclipse solaarienne, il est bon de connaître certains
événements qui se sont déroulés en coulisses. A sa maison de disques Polydor,
Claude M'Barali devait encore deux albums avant de pouvoir renégocier son
contrat ou reprendre sa liberté. L'an passé, pour solde de tout compte, le
rappeur propose un double album produit de manière très épurée, entre house et
electro, par ses amis Boom Bass et Zdar du duo parisien La Funk Mob. Polydor
refuse. Et se contente de caser sur un simple album les quinze morceaux de
«Paradisiaque».
En procès aux prud'hommes, rappeur
et maison de disques communiquent actuellement par avocats interposés. Aux
dernières nouvelles, Solaar aurait rejoint la maison de disques East West.
Sorti en catimini durant le Mondial, «MC Solaar», quatrième, bref et dernier
album chez Polydor, n'est que la seconde partie (les chutes?) du double CD
envisagé l'an passé. Ce disque avorté, avorton, laisse une impression de
redondance. L'habillage sonore est rigoureusement identique à celui de
«Paradisiaque» et certains thèmes (la mode, le show- biz) sentent le réchauffé.
Malgré quelques bons moments («Onzième commandement», «Je me souviens» sous
influence Georges Perec et... John Carpenter) l'anecdotique «MC Solaar» tient
plus du règlement de compte (en banque) que du véritable nouvel album.
Mais la carrière de MC Solaar ne se contente pas d'être chaotique. Elle
déçoit. L'auteur de «Prose Combat», ce chef-d'oeuvre inégalé du genre, se voit
reprocher ce qui participait naguère de son charme. MC Solaar, élégant parleur
au verbe aisé et rassembleur, serait devenu joli perroquet rimailleur et consensuel.
«Il vient de recevoir la Grande Médaille de l'Académie française,
couronnement suprême des petits fayots, des lèche-cul ainsi récompensés pour
leur aisance à manier la langue officielle», fustigent «Les
Inrockuptibles». L'attaque est injuste. Une tirade récente comme «Signale!
son oeil zap, faut qu'j'parte y'a la Bac j'vais Fidji, mon Fudji, caché dans du
Gucci. Trip, Shibu-Ya, Sushi, puis pays du Litchee Shit, le Raid me kidnappe,
Valise diplomatique, Plan Vigipirap» ne sort certainement pas du dico des
Immortels. En revanche, cette démonstration de virtuosité lexicale se garde de
tout véritable contenu. Solaar épate plus qu'il ne communique.
Rédacteur en chef de «L'Affiche», le magazine français de référence en
matière de rap, Olivier Cachin soupçonne «une non-envie d'écrire. Ses
derniers textes sont d'un vide cosmique, intersidéral. Qui écoute Solaar
aujourd'hui? Le public de la variété, ceux qui veulent faire jeune, les profs
de français qui décortiquent ses jeux de mots en classe, tout contents d'avoir
un truc moderne à proposer. Mais le public rap ne se soucie plus de lui. Il
s'est mis lui-même hors jeu.»
Le succès l'aurait-il changé, chassé son naturel et son inspiration? Un
hôtel particulier dans le 16e arrondissement, ses costards Armani du
Festival de Cannes, des sorties en boîte avec la clique d'Ophélie, des propos
dépolitisés dans «Le Figaro»: autant d'anecdotes en porte-à-faux avec l'image
rebelle et banlieue qui caractérise l'essentiel du rap français. Lui qui rappe «Orbite
stationnaire, esprit débonnaire. J'erre dans les airs à ma vitesse de
croisière» semble loin, très loin de l'implication sociale d'un IAM ou d'un
NTM. «Solaar n'est même plus un sujet de dispute dans le milieu rap.
Aujourd'hui, ses faits et gestes concernent plus les lecteurs de
"Voici"ou de "Paris Match", regrette Olivier Cachin. Le
rap connaît un roulement très rapide et à prendre toujours ses distances,
Solaar s'est retrouvé déphasé, dépassé.»
Huit ans après le bien balancé «Bouge de
là», Claude M'Barali serait devenu le «rappeur préféré de ceux qui n'aiment
pas le rap». Pire, «le Bounty de Neuilly, noir dehors, blanc dedans».
On a voulu voir en lui le Dutronc-Gainsbourg du rap alors qu'il n'en serait que
l'Antoine. Un type à l'encre sympathique. Gare au procès trop vite liquidé, au
cliché rassurant, à la revanche envers celui qui a trop bien réussi son coup.
Deux disques en petite forme ne sauraient enterrer un jeune parolier ó il n'a
que vingt-huit ans ó qui se méfie de la démagogie de certains de ses confrères
rappeurs: «Quand on tue un jeune dans les cités, c'est abject, t'es pas
content. Quand on tue un flic, pas de raison d'être content non plus. Ma
responsabilité, c'est de ne pas pousser les gens à aller tirer sur la police.
Mon petit pouvoir me demande de calibrer mes mots», réplique Solaar qui
s'admet discret, mais pas retranché du monde rap. «Mon nom n'apparaît pas
quand j'aide tel ou tel groupe à sortir un maxi, à jouer dans un festival, à
loger à l'hôtel ou chez moi, à figurer dans une émission de télé, à présenter
une démo à une maison de disques. Depuis que je tourne, je ne crois pas avoir
fait un seul concert tout seul.»
Thierry Sartoretti
MC Solaar, dernier album «MC Solaar» chez
Polydor/PolyGram.